CHAPITRE XXXII
Depuis son retour dans la vénérable étude Roquebère, Hyacinthe ne quittait plus le voisinage immédiat du poêle de la salle des clercs. Il le couvait d’un regard attendri, l’entourait de ses bras au risque de se brûler, ne cessait d’enfourner dans sa gueule embrasée des pelletées de charbon de terre qui faisaient rougir la fonte. Narcisse s’affairait dans la cuisine au fond de l’étude. Il avait déjà fait avaler du punch à son frère, réchauffait les restes du repas de midi que la disparition de son jumeau avait empêché tout le monde d’apprécier.
Le commissaire de quartier avait emmené les « Richelet » en attendant que l’accusation portée par Hyacinthe fût prouvée. L’officier de paix Parturon et les services de Jérusalem avaient été prévenus. Hyacinthe avait promis de raconter par écrit tout ce qu’il savait.
— J’ai eu mes premiers doutes lors de ma première visite clandestine dans l’appartement de l’« oncle » et du « neveu ». Les deux hommes n’utilisaient qu’un seul rasoir, qu’une seule brosse à raser, alors que s’étalaient sur les tablettes nombre d’objets de toilette variés d’un grand luxe. Il y a eu ensuite, lors de ma deuxième visite, le vestiaire féminin qui d’abord me laissa croire à une perversion secrète de ces deux hommes, et aussi ce sel de Glauber que Séraphine avait déjà trouvé chambre 17 dans le bouge du Vigneron. Enlevé et enchaîné dans cette horrible cave, j’ai repensé à Thierrois qui avait conservé des langes d’enfant encore à la mamelle. Vous savez ce qu’est le sel de Glauber ?
— Du sulfate de soude, répondit Narcisse.
— Un puissant purgatif, souvent utilisé par les nouvelles mères ne voulant pas donner le sein à leur enfant. Pourquoi Alfred, le neveu, en aurait-il gardé dans son armoire lui aussi ? Qu’était devenue la fille Sauvignon après avoir donné naissance à un enfant qui, nous le savons, avait un mois lorsqu’il fut remis à Thierrois ? Ce dernier, flairant la bonne affaire, se mit en tête de retrouver le fameux fiacre et l’inconnu. Il lia connaissance avec le vieil employé de la remise, Rougot, qui lui fit quelques confidences. Plus tard ce Rougot, à l’affût de quelques pièces, avertit les Richelet, enfin le couple espagnol, de la curiosité du porteur d’enfants. De ce couple nous ignorons pour l’instant le nom. Celui de Ramirez est le nom de jeune fille de la femme.
— Ils traquaient donc Thierrois qui a imaginé que le mieux était d’aller habiter chez le Vigneron, là où les autres, croyait-il, ne penseraient jamais le trouver, fit Narcisse.
— Ce n’était pas mal calculé, mais le Vigneron a dû le vendre, si ce n’est l’un des pensionnaires. Mais seul le Vigneron pouvait fournir aux Richelet la clé de la chambre de Thierrois. L’enquête l’établira. À la liste déjà longue de leurs victimes ils ont donc ajouté ce Rougot qui en savait trop, puis Thierrois, précisa son frère.
— Des sauvages pareils auraient très bien pu tuer l’enfant ! s’étonna la saute-ruisseau, dont la cruauté inhérente à son âge et à son éducation de fille des rues mit mal à l’aise les deux frères.
— Certes, dit Hyacinthe, ce sont des êtres dépravés, immoraux mais je crois qu’ils forment un couple uni. Ce sont, n’oublie pas, des Espagnols, catholiques, respectueux des lois de l’Église sur la famille. L’enfant fut remis à Thierrois avec des vêtements d’un tel luxe qu’à l’hospice on a dû s’en étonner. Au moment de rentrer dans son pays, le couple aurait facilement retrouvé le nourrisson. Adriana, sachant que la police la traquait, choisit d’endosser un déguisement masculin. Et à la pension Geoffroy on n’aurait jamais admis une femme, même légitime. C’était le meilleur endroit pour ne pas être inquiétée. Ils ont failli réussir et la marquise de Listerac aurait été leur dernière victime si je n’avais été intrigué par cette cascade de successions et de morts inexpliquées.
Hyacinthe ne remarquait pas que son jumeau restait silencieux depuis un moment. Seule Séraphine – malgré ses exubérances garçonnières elle ne manquait pas d’intuition féminine – s’interrogeait sur la perplexité de Narcisse.
Lorsqu’il accepta de s’éloigner de son poêle, le rescapé put enfin faire honneur au fameux pâté réchauffé et à la poularde froide. L’eau-de-vie des policiers, le punch de son frère, la joie d’être en vie lui faisaient tourner la tête. Parturon arriva, présenta ses paumes à la fonte rougie :
— J’ai dû répondre de vous car mes collègues sont furieux de vos cachotteries. Votre déposition écrite devrait éclaircir les ombres de cette sanglante entreprise.
Il accepta le punch et une assiettée.
— À propos, dit-il, la bouche pleine et ne voyant pas les signes désespérés de Narcisse pour le faire taire, j’ai le nom de vos petits nobles émigrés bretons.
— Quels petits nobles émigrés ? s’étonna Hyacinthe.
Son frère soupira, haussa les épaules. Parturon, se souvenant trop tard des recommandations de l’avoué, continua néanmoins de manger. Hyacinthe fronça les sourcils :
— Allez-vous me donner le sens de ces allusions, de ces mimiques ?
— Soit, dit son frère. J’ai découvert chez maître Rivière, dans les souvenirs du colonel Malaquin, que ce dernier s’était fait un ennemi mortel en la personne d’un certain Joseph Plouarec.
Sans omettre un détail, il raconta tout ce qu’il savait sur les Plouarec, la mort tragique de l’aîné, le serment du cadet de le venger.
— Tout à l’heure je croyais même que c’était lui le mari d’Adriana Ramirez.
— J’ai vu son passeport qui m’a paru authentique, précisa Parturon. L’homme en question, qui se faisait appeler Richelet, se nomme en réalité Benito Ovieto. Joseph Plouarec a servi chez les Kerchon émigrés à Londres.
— Je le sais, fit Narcisse. Ces Kerchon habitaient Guingamp au retour d’exil. On me l’a appris ce matin.
— Ah ! fit tristement Parturon, désolé de ne plus mériter les mille francs reçus pour retrouver ces gens-là.
À ce moment-là Hyacinthe reposa son verre avec tant de brusquerie qu’un peu de vin s’en échappa. Séraphine alla chercher un chiffon pour essuyer le pupitre.
— Comment avez-vous dit ? murmura Hyacinthe, le souffle court.
— Kerchon, petite noblesse mais beau domaine, paraît-il.
— Tu as regardé si nous avions des archives les concernant ?
— Tu sais, je n’ai guère eu le temps, expliqua son frère. Je venais d’apprendre que tu avais disparu de la pension Geoffroy et j’avais autre chose en tête. Dès lors je n’ai plus remis les pieds dans cette étude, mais il est possible que nous ayons quelques papiers les concernant. Chez nous ou chez nos confrères.
Séraphine voulait savoir, elle, comment les « Richelet » alias Ovieto avaient pu soupçonner Hyacinthe et droguer son café.
— Le valet d’étage leur a certainement signalé que je m’intéressais à eux en tant qu’originaires d’Espagne. D’autre part, il a dû faire allusion aux bruits qu’il avait perçus dans la nuit, comment il s’était permis de visiter l’appartement, et de l’odeur de la bougie éteinte depuis peu qu’il a sentie dans l’antichambre. Le couple, sur le qui-vive, a tout de suite uni ces différents éléments et compris que je représentais une menace. Pour verser le somnifère, il suffisait de surveiller le domestique qui prépare toujours le déjeuner dans le hall. Pendant que l’un l’attirait dans l’appartement, l’autre mélangeait la poudre qui allait m’endormir. Et ce jour-là j’ai bu des quantités énormes de café. J’avais passé une nuit épouvantable à la suite de mes émotions nocturnes, ayant échappé de peu à ce valet d’étage. Je me suis stupidement comporté dès le début de mon séjour dans la pension.
Il répondait à la jeune fille tout en se dirigeant vers l’escalier. Il titubait un peu, ayant trop bu, mais savait ce qu’il voulait faire.
— Séraphine, accompagne-moi avec de quoi nous éclairer. Nous allons peut-être y passer le reste de la nuit, mais je suis certain de découvrir des documents sur ces Kerchon.
— Vous savez, maître, dit la petite, heureuse de le suivre, il ne reste guère d’heures de nuit. Songez plutôt à votre lit.
— J’aurai tout le temps de dormir, mais il faut que je mette la main sur ces papiers. C’est d’une grande importance.